INDONÉSIE - Histoire


INDONÉSIE - Histoire
INDONÉSIE - Histoire

Il convient, avant de commencer toute histoire, de prendre conscience de l’extrême diversité de l’«espace indonésien». La jeune République regroupe encore sur son territoire un bon nombre de peuples de cultures et de langues différentes, qui ne se fondent que peu à peu. Avant le prodigieux accroissement démographique des XIXe et XXe siècles, qui, principalement à Java, a beaucoup contribué à l’unification, toutes ces aires culturelles étaient loin de s’être osmosées. Des distances maritimes immenses séparaient les divers foyers, et la forêt équatoriale, à peine entamée de place en place, gardait bien souvent son aspect originel. Java, qui comptait plus de 96 millions d’habitants en 1990, n’en avait pas quatre millions au XVIIe siècle. Au XIXe siècle encore, on y chassait le rhinocéros.

On sera donc amené à distinguer trois grands ensembles géographiques, entrés successivement dans l’histoire: d’abord l’île de Java, avec ses satellites inséparables, Madura et Bali. C’est là que l’archéologie a révélé la grandeur des premiers royaumes indianisés, là qu’est née la culture javanaise, dont l’originalité s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Puis à l’ouest, Sumatra, dont le destin, longtemps lié à celui de la péninsule malaise, surtout à l’époque des grands sultanats (XVe-XVIIIe s.), n’en a été séparé que par le fait colonial (formation d’une «Malaisie britannique» distincte des «Indes néerlandaises»). Enfin, au nord et à l’est, les îles de Kalimantan (Bornéo) et de Sulawesi (Célèbes), ainsi que l’archipel des Moluques et celui des petites îles de la Sonde, îles très diverses, mais qui ont en commun d’apparaître au même moment (XVIe s.) dans l’histoire, sous le double impact de l’islam et des Européens, qui suscitent à la fois la rédaction de chroniques autochtones et de récits de voyages. L’Irian (Nouvelle-Guinée) et les îles qui en sont proches (Kai, Aru, Tanimbar), par bien des points, restent encore au stade de la préhistoire.

Il n’est pas exagéré de dire que l’essentiel de nos connaissances concernant l’histoire de l’archipel antérieure au XXe siècle repose encore sur les études des savants néerlandais, préhistoriens, archéologues, épigraphistes et philologues qui, dès le XVIIIe siècle, se sont employés à restituer le passé de leur colonie (fondation de la Bataviaasch Genootschap, ou Société batavienne, en 1778). Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’histoire moderne, et surtout contemporaine, de l’Indonésie occupe une pléiade de chercheurs, parmi lesquels les Américains et les Australiens semblent être les plus nombreux.

1. Préhistoire

Une des découvertes les plus célèbres faites à Java fut celle d’un fragment de crâne, trouvé en 1891 à Trinil (Java central) par un chercheur néerlandais, le docteur Eugène Dubois. Attribué à un hominien baptisé Pithecanthropus erectus , il fut considéré comme le «chaînon manquant» (missing link ) entre les Primates et l’Homo sapiens ; on le compara plus tard aux restes du Sinanthrope, découverts près de Pékin, et la bibliographie le concernant compte plus de cinq cents titres. On attribue généralement l’outillage paléolithique (Pléistocène moyen) retrouvé dans la région de Pacitan (sud de Java-Est) aux descendants du pithécanthrope.

À un niveau culturel plus récent se rattache toute une série de haches en pierre de section quadrangulaire (dites vierkants-bijlen ), retrouvées à Sumatra et à Java. Quelques grottes à peintures (animaux ou silhouettes de mains) existent aussi à Célèbes ou en Irian.

Se fondant d’une part sur la similitude existant entre l’outillage trouvé dans l’archipel et celui découvert dans la péninsule indochinoise, et d’autre part sur certains faits linguistiques (remarque de H. Kern à propos de l’habitude de désigner, en malais, le sud comme la «région des détroits» selatan ), préhistoriens et philologues ont été longtemps d’accord pour soutenir la théorie selon laquelle la plupart des populations occupant à présent le sol de l’Indonésie auraient une origine continentale. De là l’idée d’une première vague de «Proto-Indonésiens», qui a précédé plusieurs vagues d’Indonésiens de type mongoloïde. Certains auteurs parlent aussi de «Proto-Malais» refoulés à l’intérieur des terres par des «Deutéro-Malais» plus évolués. Cette hypothèse, largement répandue et reprise par les manuels d’histoire indonésiens, ne repose en fait que sur l’examen hâtif de sites trop rares et mal fouillés. Ce schéma devra probablement être révisé à la lumière des découvertes qui se continuent aussi bien sur le continent qu’en Indonésie (des fouilles de sites néolithiques à Java-Ouest et à Bali sont en cours sous la direction du Dr Soejono). S’appuyant sur des critères essentiellement linguistiques, le professeur I. Dyen a récemment émis l’idée que le foyer originel des langues austronésiennes était à rechercher en Mélanésie et non pas en Chine méridionale.

L’âge du bronze est très bien représenté en Indonésie: de superbes haches d’apparat, des récipients cérémoniels, de nombreux tambours de bronze ont été retrouvés jusque dans les îles orientales, qui par la technique et le décor sont souvent à rapprocher des objets découverts en Malaisie, en Indochine ou au Yun-nan; cela permet d’affirmer que l’archipel a été touché par la civilisation de Dông Son qui se serait étendue à partir du IIIe siècle avant l’ère chrétienne sur les deux rives de la «Méditerranée» chinoise. À signaler enfin un bon nombre de champs mégalithiques (notamment à Pasemah, dans le sud de Sumatra) dont la datation est souvent rendue délicate par le fait qu’au début du XXe siècle le culte des mégalithes était encore vivant en plus d’un point de l’archipel (île de Nias, Célèbes, Flores, Sumba).

2. L’ère des États indianisés (Ve-XIVe siècle)

Jusqu’au XIVe siècle, les documents dont on dispose sont essentiellement de quatre sortes. Ce sont, d’abord, quelques dizaines de sites archéologiques, situés surtout à Java et en certains points de Sumatra: ruines, simples soubassements, mais aussi superstructures comportant des sculptures et des décors en bas relief, parfois en stuc, d’édifices religieux (désignés localement du terme de candi ) ou, plus rarement, civils. Les mieux conservés ont été étudiés et restaurés, grâce à la mise au point de la technique dite d’«anastylose», par les savants néerlandais du service archéologique (fondé en 1901) et, depuis l’indépendance, par leurs successeurs indonésiens; peu de fouilles ont encore été entreprises. On a trouvé, d’autre part, plus de deux cents textes épigraphiques de longueur variable (de quelques mots à plusieurs dizaines de lignes), gravés sur stèles de pierre ou sur plaques métalliques (le plus souvent en cuivre), et rédigés en sanskrit, en vieux-javanais ou en vieux-malais, dans des écritures diverses quoique toutes dérivées de modèles indiens; certains sont datés avec précision dans une ère çaka , qui débute en 78 après J.-C., mais on ignore à quel événement correspond cette date. Beaucoup de ces épigraphes sont des chartes (prasasti ) commémorant l’octroi, par les rois, de franchises à quelque village ou à quelque fondation religieuse; il s’en faut que tous ces textes soient déjà publiés et convenablement traduits (parmi les meilleurs épigraphistes, citons les Néerlandais Brandes, Stutterheim et de Casparis, le Français L. C. Damais et les Indonésiens Poerbatjaraja et Boechari). Il existe aussi des notations, de nature et de dates variées, dispersées dans les sources grecques et latines (compilées par G. Coedès), dans les sources arabes (compilées par G. Ferrand) et surtout dans les sources chinoises: récits des pèlerins bouddhiques se rendant en Inde par mer, et annales officielles portant mention des ambassades venues des «mers du sud». Enfin, à partir du XIIe siècle apparaissent quelques textes littéraires javanais, qui nous ont été conservés par des manuscrits beaucoup plus tardifs, rédigés sur lontar , ou feuilles de palmier à sucre.

L’hétérogénéité et la nature fragmentaire de ces sources expliquent le caractère hautement spéculatif de certaines des «reconstitutions» proposées. En plus d’un cas, il n’est possible, en toute conscience, que de rétablir la succession chronologique des souverains et de préciser quelle était la religion dominante du moment.

Les problèmes de l’indianisation

Les épigraphes les plus anciennes découvertes à ce jour doivent remonter au Ve siècle de notre ère; il s’agit d’une part de stèles et de rochers inscrits, au nom du roi Purnnawarma, et retrouvés dans l’arrière-pays de Jakarta, d’autre part de quelques piliers inscrits au nom du roi Mulawarma et retrouvés à Kalimantan, dans la région de Kutai. En même temps qu’ils marquent le début de l’histoire proprement dite dans l’archipel, ils attestent de façon incontestable la présence d’une influence indienne (langue sanskrite, formules hindouistes).

Cette influence ne cessera pas de se faire sentir jusqu’au XIVe siècle dans la religion (hindouisme ou bouddhisme mahâyânique), dans l’iconographie des temples, dans la littérature, souvent inspirée des épopées indiennes, de même que dans la langue. Toutefois, si l’«indianisation» de l’archipel est une réalité incontestable, et si une certaine connaissance des faits indiens est ici indispensable à l’historien, il s’en faut que l’on sache avec précision la façon exacte dont le contact se produisit. Les savants néerlandais, qui étaient surtout indianistes, ont beaucoup contribué à accréditer l’idée d’une «colonisation par l’Inde», sorte de préfiguration de cette deuxième colonisation aryenne qu’était la colonisation néerlandaise. Aujourd’hui, la tendance serait plutôt à minimiser l’apport étranger et à insister sur les originalités proprement indonésiennes, tels la conception du roi-dieu, le culte de la montagne, de nombreux éléments d’architecture ou de décoration qui ne se trouvent pas en Inde. Il n’en reste pas moins que l’on se représente encore mal le contexte économique et social dans lequel a pu s’effectuer l’étroite fusion entre les deux cultures, et il faut souvent en constater les résultats sans bien en saisir le processus.

Éveil de Sumatra-Sud et de Java central (VIIe-IXe siècle)

On a trouvé dans la région de l’actuel Palembang, dans l’île de Bangka, et, en 1968, dans l’extrême sud du pays Lampung, plusieurs inscriptions en vieux-malais, exactement datées (683, 686) et relatant les campagnes victorieuses d’un roi qui se donne le titre de maharaja de えr 稜vijaya; à ces inscriptions d’inspiration mah y niste s’ajoutent plusieurs statues du Buddha, dont l’une de trois mètres de haut fut trouvée sur le mont Siguntang, et les substructures de vastes sanctuaires près de Jambi.

À Java central, la première stèle datée est de 732 (stèle de Canggal) et mentionne un roi Sañjaya, qui a fait élever un li face="EU Updot" 臘ga , symbole de えiva, et qui était donc hindouiste; une autre, datée de 778 (stèle de Kalasan), parle d’une dynastie différente, celle des Sailendra, qui est bouddhiste et dont les membres arborent également le titre de maharaja. Outre ces stèles, et quelques autres, on dispose d’une série de très beaux ca ユボi (prononcer tchandi), dont l’iconographie permet de préciser s’il s’agit de monuments hindouistes ou bouddhistes, mais dont les dates et même la chronologie relative font encore problème. Parmi les plus importants, citons les temples hindouistes du plateau de Dieng, qui passent traditionnellement pour les plus anciens, le Ca ユボi Kalasan, le Ca ユボi Séwu et le Ca ユボi Plaosan, ainsi que le groupe Ca ユボi Mendut-Ca ユボi Pawon-Ca ユボi Borobu ボur, qui sont tous bouddhistes, enfin le grand complexe du Ca ユボi Prambanan, dont chacun des trois sanctuaires est dédié à une divinité de la Trimurti hindouiste (sans doute IXe s.).

Ces éléments, fort disparates, joints au fait qu’en 891 un roi えailendra de Sumatra créait une fondation dans le sanctuaire bouddhiste de N land , en Inde du Nord, sont assez difficiles à présenter en une suite cohérente. Dans un célèbre article publié en 1930, l’orientaliste français George Coedès a donné une analyse des stèles en vieux-malais de Sumatra-Sud et attiré l’attention sur l’importance probable du royaume de えr 稜vijaya, dont l’existence se trouve également attestée par des textes chinois et arabes, et qui contrôla sans doute les détroits du VIIe au XIe siècle. D’autres savants ont essayé, mais avec moins de succès, de rendre compte de la juxtaposition des temples hindouistes et bouddhistes en suggérant la succession de dynasties rivales. D’autre part, certains auteurs indonésiens reprenaient avec joie l’idée d’un empire maritime de えr 稜vijaya, et ils en étendaient les limites à l’envi.

Les États de Java oriental (Xe-XIIIe siècle)

Vers 928, quelque cataclysme inconnu – éruption volcanique, invasion de troupes sumatranaises, guerre civile? – provoque l’abandon soudain des sites de Java central. Le foyer de la civilisation va se reporter pour plusieurs siècles à l’est de l’île, dans la vallée du fleuve Brantas (dont l’estuaire attire les marchands au long cours) ou, plus au sud, dans les dépressions fertiles qui s’ouvrent entre les volcans (actuellement les plaines de Kediri et de Malang). Le premier souverain dont on ait conservé le nom est le roi Mpu Si ユボok, qui a laissé une vingtaine d’inscriptions.

Il eut pour successeur son petit-fils, Erlangga, fils de sa fille et d’un roi de Bali, Udayana. Erlangga semble avoir été un rassembleur de terres; il restaura la grandeur de Java, compromise par un nouveau cataclysme en 1007, en profitant sans doute de la faiblesse passagère de えr 稜vijaya, ravagé en 1023 et en 1030 par les flottes du roi tamoul Rajendracoladewa. Il mourut en 1049 et fut inhumé à Belahan, où l’on a retrouvé une statue le représentant sous les traits du dieu Vi ルユu.

La tradition veut qu’à sa mort Erlangga ait partagé son royaume en deux principautés: Janggala et Kediri. Les avis diffèrent sur le tracé de la frontière. On sait peu de chose sur l’histoire de ces deux États, sinon que, vers 1150, le roi de Kediri, Jayabhaya, finit par annexer le territoire de son rival. Le royaume de Kediri, qui se maintint jusqu’au début du XIIIe siècle, fut sans doute puissant puisqu’un texte chinois de 1178 énumère ainsi les trois plus importants États étrangers: «Le pays des Arabes, Java et えr 稜vijaya»; mais comme témoignages de cette grandeur, seuls quelques textes littéraires, dont le célèbre Bharatayuddha , ont pu parvenir jusqu’à nous.

En 1222, un aventurier, Ken Angrok, s’emparait du pouvoir et fondait une nouvelle capitale à Singasari (actuellement Malang); on est assez bien renseigné sur ces événements grâce à une précieuse chronique, le Pararaton , ou Livre des rois. Un de ses successeurs, Kertanegara (1268-1292), étendit son autorité sur Bali (1284) et envoya une flotte contre Jambi (expédition dite pamalayu ). Cependant, la formation de l’empire mongol allait avoir de graves conséquences pour l’histoire de l’archipel, comme pour celle de toute l’Asie; en 1292, l’empereur Kubilai lançait vers Java une flotte chinoise de mille vaisseaux.

Essor de Mojopahit (XIVe siècle)

Un noble javanais, Radén Wijaya sut habilement se servir des troupes chinoises contre un successeur de Kertanegara; puis, une fois Singasari prise, il se retourna contre les envahisseurs, les défit et confisqua l’autorité à son profit. Il fixa sa capitale à Mojopahit, dont quelques ruines de briques sont toujours visibles à proximité de la ville moderne de Mojokerto. Sous cette nouvelle dynastie, l’est de Java allait connaître un remarquable essor et devenir le centre d’un important réseau interinsulaire, sinon même d’un empire. De ce développement il est possible que les Chinois aient été en partie responsables; beaucoup des soldats de Kubilai Khan s’établirent en effet dans le pays, et l’historien T. Pigeaud a judicieusement fait remarquer qu’à partir de cette époque il n’est plus question, dans les textes épigraphiques, de «poids en or», mais uniquement de «sommes en sapèques». Java était entré dans un circuit monétaire.

On date généralement l’apogée de Mojopahit du règne de Hayam Wuruk (Rajasanegara, 1350-1389) et de son grand ministre Gajah Mada (1331-1364). Un texte exceptionnel, le Nagarakertagama , long poème rédigé en 1365 à la gloire du roi, donne une idée de la société de l’époque. Des villages dont les paysans, libres ou serfs, s’adonnent essentiellement à la riziculture sont dispersés à travers une forêt encore dense; leur travail supporte d’une part une pyramide de nobles-fonctionnaires, d’autre part, un clergé de dignitaires bouddhiques ou çivaïtes. Au sommet, le souverain, qui est une incarnation divine, participe aux fêtes profanes et religieuses, et quitte souvent sa capitale pour faire en grande pompe le tour de ses domaines. Du XIVe siècle, on a conservé le temple dynastique de Panataran (près de Blitar) dont le somptueux décor permet d’imaginer ce que pouvait être le raffinement de la cour de Modjopahit.

Aux chants XII et XIII, le Nagarakertagama fournit encore une impressionnante liste de «territoires vassaux», et il se trouve que ces toponymes correspondent en gros à l’espace indonésien d’aujourd’hui. On s’est beaucoup demandé si toutes ces régions étaient effectivement «tributaires», et certains n’ont voulu voir dans l’énumération que la vanité d’un poète de cour, soucieux de flatter son prince. Plus important que de savoir si l’autorité de Mojopahit s’exerçait partout ou non (dans certains cas la chose est sûre, notamment pour le pays Minangkabau, dont le roi Adityawarman séjourna un temps à la cour de Mojopahit) est le simple fait, indubitable celui-là, que tous ces toponymes sont réunis en une même liste. C’est le premier témoignage que l’on ait de l’élaboration, peut-être politique, mais à coup sûr conceptuelle, d’un espace unifié.

Dès la fin du XIVe siècle, le prestige de Mojopahit et celui du syncrétisme bouddhico-hindouiste qui lui sert d’idéologie déclinent. Sans doute n’y eut-il jamais d’«importation» pure et simple des modèles religieux indiens et, dès l’origine, les Javanais ont-ils adapté en adoptant; pourtant l’originalité se fait désormais plus évidente. On voit se développer certains cultes, naguère inconnus, que l’on considère certainement avec raison comme les formes évoluées de cultes préhindouistes (culte de Bima par exemple, dont l’histoire est représentée sur les bas-reliefs du Ca ユボi Sukuh); dans ces sculptures, les figures humaines subissent quelques déformations conventionnelles qui font penser aux figures du théâtre d’ombres (style dit wayang ). Ces altérations témoignent sans doute d’une crise des consciences, qui prépare en un sens les succès de l’islam.

3. Musulmans, Chinois, Portugais (XVe-XVIe siècle)

Un fait important est à signaler pour le XVe siècle: le changement de nature des sources. Les textes épigraphiques, qui étaient jusqu’alors les guides les plus sûrs, viennent à manquer. Il faut désormais avoir recours à des chroniques plus prolixes, certes, que les sobres épigraphes, mais beaucoup moins sûres: elles nous sont parvenues sous une forme tardive et bien souvent altérée, tant par les modifications volontaires des chroniqueurs ou des copistes qu’à cause de la fragilité des lontar qui servent de supports aux manuscrits. Parallèlement, les sources archéologiques changent elles aussi. Les Ca ユボi et autres ruines de la période hindouisée disparaissent définitivement: il faudra se satisfaire de quelques rares architectures musulmanes, infiniment moins grandioses. Enfin et surtout, les documents étrangers prennent une place prépondérante; à côté des récits chinois, qui sont plus fournis, apparaissent d’abondants textes européens, d’abord portugais, puis anglais, néerlandais, voire français.

Extension de l’islam à l’est, des Chinois au sud

À partir du XIVe siècle, et surtout du XVe siècle, deux phénomènes ont une influence déterminante sur l’évolution de l’archipel: l’introduction de l’islam et l’arrivée des Chinois. En fait, il ne s’agit pas d’un processus entièrement nouveau. Dès le VIIe siècle, des pèlerins bouddhistes chinois gagnaient l’Inde par les mers du Sud; au VIIIe siècle, des marchands musulmans arrivaient à Canton, où ils fondaient une mosquée. Sous les Song (Xe-XIIe s.), les échanges s’étaient intensifiés entre la Chine et le Moyen-Orient, et l’archipel en a conservé quelques témoignages (notamment une stèle funéraire trouvée à Léran, dans le nord de Java, avec une inscription en arabe et une date qui correspondrait à 1082 de l’ère chrétienne). À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo, qui fait voile avec une escadre chinoise vers la Perse, note la présence de petits États islamisés dans le nord de Sumatra (Lamuri, Perlak, Pasai). Au siècle suivant, musulmans et Chinois se rencontraient à la cour de Mojopahit (tombes musulmanes du cimetière de Tralaya).

À l’aurore du XVe siècle, ces échanges interocéaniques se trouvent tout particulièrement stimulés. D’une part, les empereurs Ming envoient à sept reprises vers l’Asie du Sud-Est, et jusque vers l’Inde, La Mekke et l’Afrique, les célèbres expéditions commandées par l’eunuque Cheng He; aspect officiel, et pour nous spectaculaire, de la lente pénétration des Chinois dans les mers du Sud, mouvement que stimule désormais l’augmentation progressive de la population chinoise. D’autre part, l’islam, battu en brèche en Méditerranée par la Reconquista espagnole, gagne du terrain à l’est, principalement en Inde, et s’étend jusque sur les rives de cette autre Méditerranée qu’est la mer de Chine. En 1411 se forme, sur les bords du golfe de Cambaye, un puissant État musulman dont les marchands entretiennent des rapports suivis avec l’Asie du Sud-Est.

Il faut donc garder à l’esprit que Chinois et musulmans arrivèrent au même moment, que ceux-ci n’étaient généralement pas des «Arabes» mais des Indiens suivant les traces de leurs prédécesseurs hindouistes, et que ceux-là étaient souvent eux-mêmes convertis à l’islam et venaient d’Asie centrale ou du Yun-nan.

Premiers États musulmans à Java (XVe siècle)

Dans la partie occidentale de l’archipel, le fait essentiel est à coup sûr l’ascension de Malaka. La ville fondée vers le début du siècle par un prince javanais devient bientôt un important carrefour cosmopolite; dès 1419, son souverain s’est converti à l’islam.

À Java, la période est marquée par l’apparition sur la côte de petites communautés musulmanes, dont les progrès entraînent peu à peu le déclin puis la chute de Mojopahit.

L’hagiographie javanaise attribue la formation de ces petits États à neuf chefs religieux, considérés comme venus d’Occident et envoyés par Allah: les wali songo ou «neuf envoyés». Les listes de ces wali , qui comportent toujours neuf noms mais ne concordent pas forcément dans le détail, commencent cependant toutes par Malik Ibrahim; c’est lui qui, avec ses compagnons (Sunan Kalijaga, Sunan Ampel, Sunan Bonang, Sunan Giri...) aurait introduit l’islam, à force de prêches et de miracles; eux, qui auraient édifié les premières mosquées de la côte nord. Leurs tombes sont aujourd’hui le but de fervents pèlerinages, et sur celle de Malik Ibrahim (à Gresik, près de Surabaya) se trouve effectivement une inscription datée de 1419. On est loin d’avoir élucidé le mystère qui se cache derrière les légendes nombreuses et contradictoires qui se sont transmises à leur sujet. En 1968, l’historien indonésien Slamet Moeljono a émis l’hypothèse que certains wali seraient en fait des Chinois convertis.

Ce qui paraît sûr, c’est que le développement d’un commerce musulman dans les comptoirs de la côte septentrionale (Gresik et Tuban) dut avoir pour effet de faire perdre à Mojopahit le contrôle du réseau commercial établi au XIVe siècle. On ne connaît pas la date exacte de sa chute (traditionnellement fixée en 1400 de l’ère çaka , c’est-à-dire 1478 de l’ère chrétienne) ni les circonstances de sa fin (succombant à une attaque des États musulmans du Nord, ou, plus vraisemblablement, sous les coups d’une petite dynastie rivale?), mais il est certain qu’après 1450 son prestige était ruiné. L’hindouisme se maintint un temps dans l’est de l’île et à Bali, où il a subsisté jusqu’à aujourd’hui.

Acéh contre Malaka devenue portugaise (XVIe siècle)

Au commencement du XVIe siècle apparaissent de nouveaux venus: les Portugais. En 1498, Vasco de Gama parvient en Inde. En 1510, Goa est prise; en 1511, Albuquerque s’empare de la place de Malaka. Autre fait significatif et non moins important: l’arrivée en 1521 de la flotte de Magellan dans les îles qui seront bientôt baptisées Philippines. La création d’une ligne maritime à travers l’océan Pacifique, qui permettrait aux Espagnols de gagner l’Asie, allait créer, à l’autre bout de l’archipel, une nouvelle zone d’attraction et de contact. Ainsi, aux deux extrémités du monde insulindien, dans la région du détroit de Malaka d’une part, au débouché de la route d’Occident et à proximité des plantations de poivre, dans l’archipel des Moluques d’autre part, au débouché de la route d’Orient et à proximité des plantations de girofle et de muscade, les contacts entre les Européens et les Indonésiens sont désormais établis; ils n’iront pas toujours sans difficulté.

L’installation des Portugais à Malaka provoqua presque aussitôt une réaction des commerçants asiatiques. Le sultan détrôné, Mahmud Syah, se réfugia à Johor, d’où il harcela les Portugais, en même temps qu’il demandait du secours à l’empereur de Chine. Quant aux marchands musulmans, peu soucieux de rallier désormais cette rade catholique, ils prirent assez vite l’habitude de se retrouver de l’autre côté du détroit, à Acéh, à la pointe nord de Sumatra.

Les origines de ce comptoir sont obscures, et son histoire ne commence véritablement qu’avec le sultan Ali Mughayat Syah, qui fit la conquête de Daya à l’ouest, et de Pidir et de Pasai à l’est. Un de ses successeurs, Ala ud-Din Riayat Syah al-Kahar (1537-1571), envoya en 1563 une ambassade à Constantinople pour solliciter l’aide des Ottomans contre les Portugais et prépara une expédition contre Malaka, inaugurant une guerre qui ne devait prendre fin qu’en 1641, avec l’expulsion des Portugais par les Néerlandais. Acéh, port occidental du monde archipélagique, devint rapidement un carrefour très important, où l’influence des Mogols de l’Inde se faisait tout particulièrement sentir.

À Java, les Portugais tentèrent de s’appuyer sur les princes hindouistes, comme ils le faisaient en Inde, en soutenant le Zamorin contre ses ennemis musulmans. Ainsi, ils s’entendirent en 1522 avec le prince hindouiste de Kelapa (sur le site de la future Jakarta). Le texte du «traité», en fait une déclaration unilatérale des Portugais, a été conservé, et l’on a retrouvé dans le sol d’une rue de Jakarta le padraõ (ou stèle de pierre avec sphère armillaire et inscription), qui fut élevé par eux à cette occasion. Néanmoins, l’intervention portugaise resta limitée, et il est à penser que, par réaction, elle stimula plutôt les progrès de l’islam.

Nouvelles terres islamisées à Java (XVIe siècle)

Le XVIe siècle est le temps de la grande expansion de l’islam à Java. Quatre centres principaux sont à signaler: à l’est, la région de Gresik et de Tuban; au nord, à proximité du mont Muria, les centres de Demak (vers 1540), puis de Japara (dont la sultane menaça Malaka à deux reprises, en 1550 et en 1574). C’est à Demak que s’illustrèrent trois célèbres chefs religieux (comptés au nombre des wali ), Radén Patah, qui aurait été originaire de Palembang, Pati Unus et Sunan Gunung Jati, qui convertit Cirebon; dans l’ouest, Banten («Bantam» sur certaines cartes), qui fut islamisée à partir de Cirebon, ne tarda pas à annexer le port de Kelapa (avant 1527) et à s’étendre non seulement en pays soundanais, mais aussi à Sumatra, en pays Lampung; Pajang enfin, dans le centre de l’île (près de l’actuel Surakarta), qui après un bref apogée (1568-1586) fut dominé par le prince de Mataram (près de l’actuel Yokyakarta). Ce triomphe de la religion musulmane dans les terres de l’intérieur préfigure l’opposition entre les deux centres de Yokyakarta et de Surakarta, laquelle renaîtra au XVIIIe siècle.

Dans l’est de l’archipel, on assiste à la formation de petits États musulmans, ou plus exactement, peut-être, à l’islamisation de comptoirs sur lesquels on était jusqu’alors très mal renseignés. Des sultans prennent le pouvoir à Brunei (1522) et à Banjarmasin (nord et sud de Bornéo), ainsi qu’à Tidore et à Ternate (dans les Moluques). Les Portugais, qui cherchent à prévenir les Espagnols (M. L. de Legaspi est à Cebu en 1565 et fonde Manille en 1571) et veulent s’assurer le contrôle du commerce de la girofle et de la muscade, construisent un fort à Ternate et tentent de s’installer dans les îles Banda. Ces tentatives se soldent par des échecs, et le sultan Hairun de Ternate puis, après 1570, son fils Ba ホullah résistent victorieusement à l’emprise portugaise; selon une source européenne, l’autorité de Ba ホullah se serait étendue sur soixante-douze îles.

4. Grands sultanats et Compagnie hollandaise des Indes (XVIIe-XVIIIe siècle)

Vers 1600, de nouveaux protagonistes entrent en scène. D’abord les Néerlandais: le premier voyage de Cornelis de Houtman date de 1596, la création d’une compagnie de commerce, la fameuse Compagnie des Indes orientales (la Vereenigde Oostindische Compagnie ), de 1602, et Batavia fut fondée en 1619. Viennent aussi les Anglais, par les voyages de Francis Drake, de Thomas Cavendish, de James Lancaster, les Français, lors des expéditions de Beaulieu, et même les Japonais, que le nouveau gouvernement des Shogun poussera pendant quelques décennies vers les mers du Sud. Il faut signaler aussi le déclin du royaume de Vijayanagar, dernier État hindouisé de l’Inde du Sud: c’est la fin d’une culture à laquelle celle de l’archipel s’était longtemps nourrie. Désormais, le champ est libre pour l’islam. La première moitié du XVIIe siècle est marquée par une nette renaissance des sultanats indonésiens, qui connaissent à la fois un essor économique et un renouveau culturel.

Rôle des sultanats

Dans l’ouest de Sumatra, c’est l’apogée du sultanat d’Acéh, sous le règne du grand Iskandar Muda (1607-1636); ce nom de «Nouvel Alexandre» qu’il s’était donné par référence au Macédonien dont toute l’Asie méridionale cultivait alors la légende, ne paraît guère exagéré lorsqu’on mesure l’ampleur de ses conquêtes. Il parvint en effet à établir son autorité sur tous les comptoirs du nord et de l’ouest de Sumatra (Pidir, Pasai, Aru, Deli, ainsi que Barus, Tiku, Pasaman) et força à l’obéissance les princes malais de la péninsule: Johor, Pahang, Kedah, Perak. Il assiégea Malaka en 1629, et il s’en fallut de peu qu’il n’eût raison de l’ennemi héréditaire. Il instaura un monopole du poivre, veillant à ce que tout le trafic soit centralisé dans son port et n’hésitant pas à ravager les plantations de ses rivaux; il pouvait ainsi imposer son prix à tous les marchands venus de Chine, d’Inde ou d’Europe. Après son successeur, Iskandar Thani, mort en 1641, le prestige d’Acéh déclina, et ce fut aux Néerlandais que revint l’ultime avantage de s’emparer de Malaka, que les attaques acihaises avaient affaiblie. Le centre de gravité du grand commerce quitta l’extrême ouest de l’archipel pour se reporter plus à l’est, à Java notamment.

À Java, les forces de l’intérieur, revivifiées au XVIe siècle par les princes de Pajang, l’emportent à nouveau. Les souverains de Mataram, Senapati, puis Sultan Agung (1613-1645) unifient l’île peu à peu (prise de Pasuruhan en 1616, de Tuban en 1619). Soucieux de renouer avec l’ancienne splendeur de Mojopahit, Sultan Agung établit son autorité sur les comptoirs du Nord, sur Madura (1624), puis sur Bali (1639), et envoie même une expédition contre Sukadana, à Kalimantan (en 1622). Jambi et Palembang dépêcheront des ambassades à Mataram pour solliciter son alliance. Toutefois, de même qu’Acéh n’a pu venir à bout de Malaka, Mataram ne peut avoir raison de Batavia, cette forteresse construite par le Néerlandais Jan Pieterszoon Coen à l’ouest de l’île, près du petit port de Kelapa; deux expéditions organisées à grands frais, en 1628 et en 1629, échouent coup sur coup. Mataram n’en figure pas moins comme la principale puissance de Java, et son souverain prend le titre de Susuhunan , que les Néerlandais traduiront par «empereur». N’échappe guère à son autorité que le port de Banten, à l’extrémité occidentale de l’île où vit une importante colonie chinoise et où le commerce du poivre est très actif.

Dans les îles plus orientales, les Néerlandais signent un accord avec le sultan de Ternate (1607) et prennent pied non sans peine dans les îles Banda. Le fait essentiel reste néanmoins le développement du port de Makasar (sud-ouest de Célèbes) et la conversion de ses princes à l’islam, vers 1605. Situé entre Java et les Moluques, Makasar est un carrefour privilégié; les Portugais, chassés de Ternate, d’Ambon, puis de Malaka (1641), y transfèrent leur commerce. Excellents marins et marchands aventureux, les Makasarais et leurs voisins les Bugis sillonnent les mers et essaiment des colonies à Kutai, à Sumbawa et jusqu’en péninsule malaise; au XVIIIe siècle encore, ils feront parler d’eux lors même que le sultanat de Makasar aura succombé.

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le grand commerce musulman décline peu à peu. Le contrôle du réseau passe pour une bonne part à la Compagnie hollandaise des Indes occidentales qui, après la prise de Malaka, s’assure successivement des principales autres positions clés. Elle obtient à l’ouest, par le traité de Painan, en 1663, certains ports sumatranais (Tiku, Padang Indrapura); à l’est, par le traité de Bongaya, en 1668, la place de Makasar après la célèbre expédition de Speelman, malgré la résistance de Hasan ud-Din; enfin, à Java même, la Compagnie dispose de Banten, dont le sultan Abulfatah est fait prisonnier. Cependant que les Néerlandais commencent ainsi leur pénétration, l’unité de Mataram se brise, et l’est de Java est en proie à des guerres incessantes (révolte du prince madourais Trunajaya, 1677-1680, de l’esclave balinais Surapati, 1686-1703). Les agents de la Compagnie s’emploient à tirer les fils d’intrigues qui leur permettront de réduire à leur profit, puis de démembrer le territoire du Susuhunan .

Mutations sociales et villes nouvelles

Derrière la succession des événements, il est désormais possible de pousser assez loin l’étude des sociétés. On peut distinguer, pour simplifier, deux types essentiels: les sociétés agricoles, surtout rizicoles, et les sociétés commerçantes, nées dans les grands ports, au contact des routes d’échanges et des étrangers.

Démocratie villageoise, hiérarchie de cour

Un bon exemple du premier type est donné par Mataram, qui par plus d’un trait se présente comme le prolongement de Mojopahit. Le territoire est formé de plusieurs petites vallées ou terroirs fertiles, encastrés entre les sommets volcaniques et reliés les uns aux autres par un réseau de routes en terre dont le bon entretien est une des conditions de l’unité du royaume. La cellule de base est le village (désa ) qui regroupe plusieurs «feux» (les recensements dénombrent les cacah , ou chefs de familles imposables). Le chef de village est généralement élu par les paysans eux-mêmes: ce type de démocratie se retrouve à travers toute l’histoire de Java. Les désa , entourés de rizières irriguées, de cocotiers, de bambous et de jardins, fournissent en principe ce dont les paysans ont besoin, et les échanges avec l’extérieur sont réduits au minimum.

Sur cette base élémentaire, legs de la période hindouisée, repose l’échafaudage compliqué et fragile de la noblesse et de l’administration – les deux sont étroitement liées – qui culmine en la personne du souverain. Toute cette superstructure tira sa subsistance des impôts, redevances et corvées auxquels est soumise la population agricole. Société extrêmement hiérarchisée, qui commence avec les roturiers pour aboutir aux princes du sang (pangéran ) et au Susuhunan , héritier des rois-dieux d’autrefois. L’organisation sociale se traduit jusque dans la langue javanaise, dont le vocabulaire connaît plusieurs registres, selon le rang social des interlocuteurs.

L’islam, certes, a fait son apparition. Le souverain a pris le titre de sultan (et même de calife). Il a fait adopter le comput musulman, non sans l’adapter d’ailleurs au calendrier javanais préexistant. De grandes mosquées ont été édifiées, et l’écriture arabe est parfois employée pour noter le javanais (écrite dite pégon ). Il n’est pas question cependant de renoncer à un héritage plus ancien. Les souverains continuent d’honorer la Roro Kidul, ou «Reine de la mer du Sud», et le théâtre d’ombres, le fameux wayang kulit , emprunte toujours son répertoire aux épopées indiennes et aux légendes locales.

Le centre normal de la vie culturelle est le keraton , ou palais. Il est construit sur un plan régulier, entre deux vastes esplanades (alun-alun ) plantées chacune de deux arbres sacrés (waringin ). L’agglomération qui se développe alentour constitue comme les dépendances de ce palais. Près du souverain sont conservés les pusaka (sortes de regalia ou insignes royaux), armes, kris, bijoux ou même manuscrits qui participent de sa vertu et dont la perte ou la destruction signifieraient la ruine de l’empire. C’est à la cour que l’on trouve regroupés les plus habiles artisans, les plus riches orchestres de gamelan , les meilleures troupes de danseuses, que l’on fabrique et que l’on conserve les plus belles figurines en cuir destinées au wayang. Là encore, des écrivains officiels rédigent et bien souvent recomposent les babad , ou chroniques. Le keraton est un endroit sacré, un territoire privilégié, qui ne saurait être profané. Si jamais quelque rebelle s’en empare, il est nécessaire d’en fonder un nouveau.

Marchands des ports, cosmopolitisme

D’un type très différent et pour ainsi dire opposé, les États marchands qui se sont constitués au XVIe et au XVIIe siècle sur les rives de l’archipel sont des comptoirs tournés vers l’extérieur, presque sans arrière-pays, des villes pratiquement nouvelles, qui poussent sur des sites naguère inconnus. La vague d’urbanisation qui caractérise ces deux siècles est à rapprocher du mouvement qui, à une époque plus récente, a vu grandir près des mêmes eaux, des centres comme Singapour ou Medan.

Prenons par exemple Acéh Dar us-Salam (l’actuel Banda Acéh) vers 1620. C’est une grosse agglomération de plus de 100 000 habitants. Toute son activité est concentrée dans le port de Bandar Makmur et dans les quatre marchés dispersés dans la ville. Le palais du sultan, désigné ici du nom de dalam , se trouve un peu à l’extérieur, au sud, sur les rives d’un cours d’eau qui descend des montagnes et arrose ses jardins. L’autorité appartenait, il y a peu, à une petite oligarchie, celle des orang kaya , mais Iskandar Muda a démantelé leur opposition turbulente en décimant leurs rangs, et il essaie désormais de confisquer à son profit les revenus du commerce. Un grand danger menace pourtant le sultanat: la famine. Les rizières sont rares, car les Acihais sont des citadins que n’intéresse guère l’agriculture. Il faut importer le riz depuis la péninsule malaise, ou bien razzier les esclaves qui viendront le cultiver sur place. Le succès dépend de la solution qui sera apportée au problème des vivres, et la grandeur d’Acéh vient en partie de ce qu’Iskandar a su maintenir l’équilibre au moins de façon temporaire.

Il faudrait évoquer parallèlement Banten riche en poivre, Cirebon sur la côte nord de Java, Ternate et Ambon dans les Moluques, et surtout Makasar où le commerce est libre, à la différence d’Acéh, et où se pressent les Anglais et les Portugais, les Indiens et les Chinois. Les jésuites y ont eu un temps une mission, et certains relatent avec admiration les connaissances encyclopédiques du prince Patinggaloang, qui possédait une très belle bibliothèque, lisait le latin, le portugais et l’espagnol, et faisait venir des Pays-Bas, par l’intermédiaire de Batavia, la plus grande sphère armillaire jamais construite.

Dans ces ports nouvellement créés, où confluaient les nationalités les plus diverses, la nécessité d’une langue d’échanges se fit bientôt sentir; le malais put de ce fait acquérir la place prépondérante qui est la sienne à présent. Dans les creusets linguistiques que formaient tous ces carrefours commerciaux, il intégra de nombreux néologismes, empruntés surtout à l’arabe, mais aussi aux langues dravidiennes et européennes (portugais, puis néerlandais) et, phénomène capital, on prit l’habitude de le noter à l’aide de l’alphabet arabe. Grâce aux marchands musulmans, dès le XVe siècle, l’aire d’expansion de cette langue s’était tellement développée qu’Antonio Pigafetta, arrivant dans les Moluques en 1521 avec la flotte de Magellan, nota un premier vocabulaire, dont l’examen prouve assez que le malais était déjà en usage à l’autre bout de l’archipel.

Enfin et surtout, l’islam allait trouver dans ces sociétés cosmopolites une excellente terre où s’implanter. De même qu’il avait au VIIe siècle réunifié et cimenté les cultures éparses des villes du Moyen-Orient (iranienne, syrienne et copte), il servit alors de miroir commun aux marchands et aux souverains. Dans chaque région, loin de s’imposer brutalement, il s’adapta au substrat. Les premières mosquées, ignorant les modèles occidentaux, adoptèrent le toit à plusieurs étages, caractéristique d’une architecture antérieure. Dans le nord de Sumatra, ainsi qu’à Java, se formèrent plusieurs écoles de sufi qui développèrent un islam à tendance mystique, bien en accord avec les tendances autochtones.

On ne saurait trop insister sur l’importance de cette lente «unification» à la fois linguistique et religieuse. L’extension du malais et les progrès de l’islam contribueront à préparer une unité, dont l’idée existait, on l’a vu, dès l’époque de Mojopahit, et que les Néerlandais ne firent que confirmer en organisant, au cours du XIXe et surtout du XXe siècle, le réseau administratif des «Indes néerlandaises».

Le monopole de la Compagnie des Indes contesté (XVIIIe siècle)

Au XVIIIe siècle, le centre de gravité de l’archipel se trouve une fois de plus à Java. L’île, où l’on introduit le caféier et où l’on stimule les cultures de plantation, acquiert une prépondérance que sa croissance démographique maintiendra jusqu’à nos jours. Il s’en faut néanmoins que ce soit une période d’essor indiscuté, et aussi bien Mataram que la Compagnie paraissent avoir rencontré de grosses difficultés.

À Java central, les querelles dynastiques (guerres dites «de succession») finissent par tourner au bénéfice des Néerlandais, qui parviennent à imposer, à côté du pouvoir du Susuhunan de Surakarta, l’autorité rivale du sultan de Yokyakarta (traité de Gianti, 1755), puis, quelques années plus tard, à installer à Surakarta même la cour d’un troisième prince, celle du Mangkunegara . Dans les principautés (Vorstenlanden ) ainsi créées, la noblesse semble ne plus avoir qu’à se disputer sur de futiles questions de préséance. Il faut signaler cependant, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans les premières décennies du XIXe, une indiscutable renaissance des lettres et des arts javanais. À cette époque naquirent les œuvres poétiques des Yosodipuro (le père et le fils) et de Ronggowarsito; le théâtre, les danses masquées se ranimèrent, et l’on aménagea de nouveaux palais.

À Batavia, le gouvernement général dut faire face à plusieurs dangers: conspiration de l’Eurasien Pieter Erbevelt (1722), grande révolte des Chinois, noyée dans le sang (1740), soulèvement de Banten (1750). Le baron Van Imhoff, gouverneur de 1743 à 1750, faisait figure de «despote éclairé» en introduisant quelques réformes sans lendemain (uniformisation de la monnaie, création d’une gazette, essai de commerce direct avec l’Amérique). Les bénéfices du commerce «d’Inde en Inde» se raréfiaient, et le système mercantiliste de la compagnie à monopole s’avérait chaque année plus inefficace.

5. La formation des «Indes néerlandaises» (XIXe-début du XXe siècle)

Le début du XIXe siècle marque un tournant important. Les privilèges de la Compagnie, qui expiraient en 1799, n’ont pas été renouvelés: l’État néerlandais assumera désormais la responsabilité directe de l’exploitation. Il sera amené à s’intéresser davantage aux affaires locales et à intervenir dans des régions restées jusqu’alors autonomes. Ainsi se profile peu à peu sur la carte, par annexions successives, le territoire des «Indes néerlandaises», qui préfigure celui de l’Indonésie d’aujourd’hui; mais, qu’on ne s’y trompe pas, le processus est extrêmement lent: il ne s’achèvera qu’à la veille de la Première Guerre mondiale.

Un nouveau mode de colonisation

De 1789 à 1850, l’Europe connaît de profondes transformations: guerres de la Révolution et de l’Empire, puis Restauration et première révolution industrielle. L’attitude à l’égard des mondes d’outre-mer évolue en conséquence. À Java, cette évolution est liée au nom de trois grands «techniciens de la colonisation»: Daendels, Raffles, Van den Bosch.

Herman Willem Daendels (1762-1818), natif de Gueldre, mais réfugié en France dès le début de la Révolution, est nommé gouverneur, alors que Louis Bonaparte est roi des Pays-Bas (1808). Les Anglais sont maîtres des mers, et il lui faut rejoindre son poste sous une fausse identité. Jacobin et grand admirateur de Napoléon, il fait hisser le drapeau français à Batavia, lorsqu’en 1810 le royaume de Hollande est annexé à l’Empire. Son administration, que l’on a comparée à celle d’un «préfet», innove dans plusieurs domaines. Il instaure la pratique du travail forcé, obligeant les cultivateurs indigènes à déposer dans les greniers d’État une part de leurs récoltes (les 2/5 pour le café). Désireux de développer la colonisation privée et pressé par des besoins d’argent, il aliène, surtout à de riches Chinois, de vastes étendues de terre, notamment dans l’est de l’île. Faisant appel à la corvée, il fait tracer d’un bout à l’autre de l’île, «de Anyer à Panarukan», la première route carrossable, travail gigantesque qui coûta la vie à de nombreux Javanais, mais qui, en permettant l’accès à l’arrière-pays, ouvrait un nouveau chapitre dans l’histoire économique. Daendels fut encore à l’origine de réformes administratives et judiciaires, ainsi que d’une complète réorganisation de l’armée par la création d’une milice indigène, d’arsenaux et d’une école d’artillerie à Semarang.

Ses préparatifs de défense restent néanmoins inutiles, et lorsque les Anglais, qui contrôlent tout l’océan Indien et tiennent l’île en état de blocus depuis 1807, se décident à débarquer (août 1811), Batavia tombe sans grande résistance. Les comptoirs néerlandais sont rattachés pour un temps au gouvernement général des Indes anglaises, et leur sort est confié à sir Thomas Stamford Raffles (1781-1826). Celui-ci a vécu à Penang et a beaucoup étudié le monde malais. Il profite de son séjour à Java pour étudier sérieusement la culture javanaise et rédige un traité d’un intérêt considérable: The History of Java (1817). Son idée est d’introduire le système de la rente foncière (landrent ) déjà expérimenté au Bengale: la terre étant considérée comme propriété du gouvernement, chaque cultivateur doit acquitter, en riz ou en numéraire, une taxe correspondant au loyer de son champ (du tiers à la moitié de la récolte selon la qualité du sol). Il encourage d’autre part la formation de grands domaines privés, en aliénant souvent à quelques-uns de ses amis de vastes étendues encore incultes. Il cherche d’autre part à intensifier le contrôle à l’égard des régents javanais et intervient dans les affaires locales (création, en 1812, d’un quatrième prince à Java central: le Paku Alam , installé à côté du sultan de Yokyakarta). Pourtant, en Europe les guerres s’achèvent; dès août 1814, un accord prévoit la restitution aux Pays-Bas de leurs anciennes possessions dans l’archipel. Raffles, obligé de quitter Java, essaie de se maintenir un temps à Benkulu (Bencoolen), sur la côte ouest de Sumatra, et, conscient de l’intérêt primordial que constituerait pour son pays le contrôle d’un port dans la région des détroits, fonde Singapour en janvier 1819. Par le traité de Londres (mars 1824), les Anglais conservent Singapour, mais restituent Benkulu et s’engagent à ne pas intervenir à Sumatra.

Après ce double intermède, «français» puis anglais, les Néerlandais reprennent donc le contrôle de leurs anciennes possessions. La situation n’y est guère brillante: l’impôt foncier rapporte mal, les exportations sont réduites, la production du café stagne. Plusieurs soulèvements éclatent qui nécessitent de grosses dépenses militaires. Aux Pays-Bas, l’opinion est inquiète. C’est alors que Johannes Van den Bosch (1780-1844), nommé gouverneur général en 1830, puis ministre des Colonies en 1834, fait l’essai d’un nouveau système, le système des cultures (kultuurstelsel ). Il s’agit d’un contrôle direct par les autorités coloniales de la mise en culture, de la récolte et de la livraison des principaux produits d’exportation. En théorie, chaque village doit abandonner au gouvernement un cinquième de ses bonnes terres, et chaque homme adulte fournir un cinquième de son temps de travail; sur ces terres, et grâce à cette main-d’œuvre, sont aménagées des plantations de café, de canne à sucre, d’indigo, dont les récoltes sont acheminées aux Pays-Bas par les soins d’une compagnie de commerce d’État et vendues en Europe au bénéfice exclusif du Trésor néerlandais. Les administrateurs, venus des Pays-Bas (résidents, assistants-résidents et contrôleurs), ont pour tâche essentielle de veiller à l’application de ces mesures, à la réquisition des corvéables et au transport des produits jusqu’aux entrepôts portuaires. Ils sont intéressés au bon fonctionnement du système par l’allocation de primes, ainsi d’ailleurs que les régents indigènes, qui touchent un pourcentage sur la récolte. La réforme n’est mise en application que progressivement et reste limitée à quelques régions bien déterminées, surtout à Java. Elle ne tarde pas, néanmoins, à entraîner des abus et, pour les paysans, une péjoration des conditions d’existence. En effet, les proportions prévues au départ ne sont pas respectées, et c’est souvent jusqu’à la moitié des terres qui se trouve réquisitionnée, au préjudice des rizières. Pour la métropole, les résultats sont largement positifs, et l’on a pu calculer que, de 1830 à 1877, l’«excédent colonial» a représenté un total de 800 millions de florins.

Réactions des sociétés autochtones

Si les nouvelles «techniques coloniales» ont déjà fait l’objet d’études assez précises, il s’en faut que l’on connaisse aussi bien l’histoire des sociétés indonésiennes elles-mêmes. Tout au plus est-on en droit de supposer qu’aux changements profonds intervenus dans la conjoncture mondiale et dans l’attitude des autorités coloniales ont dû correspondre certaines modifications au niveau des économies et des sociétés régionales. Pour l’historien, ces changements ne sont encore le plus souvent décelables qu’en raison des «troubles» qui en ont résulté et qui, de 1810 à 1830, inquiétèrent à plusieurs reprises les pouvoirs de Batavia. De ces révoltes, de ces soulèvements, on ne sait encore que bien peu de chose: les noms des principaux «meneurs» et le détail des opérations de répression. L’analyse de l’arrière-plan social reste à faire, et il conviendrait de chercher s’il n’y eut pas des raisons profondes communes à l’origine de toutes ces réactions: révoltes à Palembang en 1812, 1819, 1821, dans les Moluques en 1817 (sous la direction de Thomas Matoelesia), recrudescence de la «piraterie», notamment dans l’archipel des Riau, et, surtout, guerre des Padri, dans l’ouest de Sumatra, de 1815 à 1824, et soulèvement du prince Diponegoro à Java, de 1825 à 1830.

À l’origine de la guerre des Padri, qui pendant près de dix années bouleversa le pays Minangkabau, on trouve la volonté de réforme d’un petit groupe de musulmans convaincus. Le mouvement était propre à la société sumatranaise, et les Européens, Anglais d’abord, puis Néerlandais, ne jouèrent jamais qu’un rôle secondaire. Lors du pèlerinage qu’ils avaient fait à La Mekke, les Padri , dont le nom viendrait de celui du port de Pidir, proche d’Acéh, où ils débarquaient à leur retour, avaient fait connaissance du mouvement wahhabite. Mus par un souci d’orthodoxie, voire de puritanisme, ils entendaient supprimer certaines des habitudes que tolérait la coutume traditionnelle, l’adat du pays Minangkabau, et qu’ils considéraient comme impies et inadmissibles. Ils partaient donc en guerre non seulement contre les combats de coq et les jeux d’argent, mais contre la structure même de la société, qui, fondée sur le matriarcat, négligeait nécessairement certains principes du droit musulman orthodoxe. Derrière les étapes successives de cette guerre de religion, où s’illustra notamment le célèbre imam de Bonjol, il est possible de distinguer les linéaments d’une lutte sociale. Finalement, les Padri extrémistes durent capituler, mais leur mouvement eut un effet déterminant: au XXe siècle, la communauté Minangkabau apparaîtra comme l’une des plus profondément islamisées et des plus entreprenantes de Sumatra.

L’incident qui déclencha la révolte du prince Diponegoro semble avoir été une maladresse du gouverneur Van der Capellen qui supprima, en 1823, un système de ferme du sol favorisant les bénéficiaires de certains grands apanages de Java central. Mais si Diponegoro passe à présent pour un héros de la résistance à l’oppression coloniale, il ne faut pas oublier les causes proprement javanaises de la guerre. Elle eut d’abord un aspect dynastique, l’opposition au Susuhunan de Surakarta d’un prince de la branche de Yokyakarta; celui-ci prit le titre de sultan et voulut refaire sous sa bannière l’unité de Mataram. D’autre part, le mécontentement profond des paysans révoltés lui donna une tournure sociale. Ils virent en leur chef une manifestation du «Roi de justice» (Ratu adil ), ce messie dont plusieurs prédictions annonçaient la venue et qui devait instaurer le règne du bon droit. Il est important d’insister sur ce côté messianique du soulèvement, qui le rapproche d’autres mouvements «revivalistes» d’Afrique ou d’Amérique du Sud. La guerre fut longue, les Javanais refusant les batailles rangées et multipliant les escarmouches. Après qu’un de ses plus fidèles partisans, Alibasa Sentot, se fut rendu et que son conseiller Kyai Maja eut été capturé avec ses disciples, sur les pentes du volcan Merapi, Diponegoro se décida à parlementer. Il fut fait prisonnier en 1830 à Magelang et envoyé en exil à Menado, où il rédigea ses mémoires. Il mourut à Makasar en 1855. Avec sa déportation disparurent les dernières résistances. Les Néerlandais, tirant la leçon des événements, ne cesseront plus de flatter la noblesse javanaise, afin de s’en assurer le concours et de garder par son intermédiaire le contrôle des populations.

Aggravation de l’exploitation coloniale: plantations privées et sociétés minières

Aux alentours de 1870, les conditions générales changent sensiblement. Le creusement du canal de Suez rapproche les Indes de la métropole; l’émigration de colons néerlandais s’intensifie (22 000 Européens dans les Indes en 1850; 75 000 en 1900). D’autre part, les entreprises privées sont de plus en plus tentées d’investir leurs capitaux outre-mer, mais elles s’accommodent mal de l’existence d’un monopole d’État. Le système des cultures a fait son temps, inadapté, décrié aux Pays-Bas par certains auteurs qui en stigmatisent les abus (notamment E. D. Dekker dans un roman célèbre: Max Havelaar , 1860, écrit sous le pseudonyme de Multa Tuli); il sera peu à peu démantelé. Dès 1870, on envisage sa disparition progressive en ce qui concerne la culture de la canne à sucre. Une loi agraire prévoit en même temps que toutes les terres «incultes» pourront être remises en bail à des sujets néerlandais ou à des sociétés commerciales. C’est l’avènement du système des plantations privées dont Raffles avait fait l’essai.

En 1885, une maladie dévasta les plantations de café. La crise accéléra l’évolution en provoquant une concentration des entreprises et une modernisation des exploitations. Parallèlement, l’attention se porte sur deux nouveaux produits: l’hévéa (introduit en 1877) et le palmier à huile (surtout après 1910). Le développement de ces nouvelles plantations est à l’origine de l’«ouverture» de régions économiques, notamment la «côte est» de Sumatra (Oostkust ), c’est-à-dire l’arrière-pays de Médan. Les capitaux néerlandais et étrangers vont également trouver à s’investir dans les mines; en 1860, la Billiton Maatschappij se forme pour exploiter l’étain de l’île de Belitung (au sud-est de Sumatra); en 1886 est constituée, pour extraire le pétrole de Pangkalan Brandan, la première compagnie pétrolière, qui est à l’origine de la célèbre B.P.M. (Bataafsche Petroleummaatschappij).

Ces modifications profondes des intérêts métropolitains ont pour conséquence la formation d’un véritable empire colonial, c’est-à-dire l’annexion et le contrôle de nombreuses régions de l’archipel, restées jusqu’alors autonomes parce que considérées comme dépourvues d’intérêt. L’occupation la plus difficile est celle du nord de Sumatra. La trop fameuse «guerre d’Acéh» commencée en 1873 ne prend vraiment fin qu’en 1903, avec la soumission de Sultan Daud. Plus au sud, le territoire du sultan de Jambi est annexé en 1906. La résistance du roitelet Batak Singamangaraja cesse en 1907. À Kalimantan, la conquête progresse peu à peu à partir de Banjarmasin. À Célèbes, la troisième et dernière expédition contre Boné se situe en 1906. Citons encore les expéditions militaires dans les petites îles de la Sonde, à Flores (1907-1908) et à Bali (la campagne de 1906 fait l’objet du roman de Vicki Baum, Sang et volupté à Bali ). À côté de cette expansion territoriale, il faut signaler un accroissement général de l’autorité de Batavia, qui contraint les souverains locaux – il y en a encore 269 en 1939 – à accepter la «courte déclaration», plus impérative que les anciens traités.

En même temps que ces conquêtes, les autorités néerlandaises s’engagent dans ce qu’on a appelé une politique de voie morale (Ethische Richting ). Le désir de développer dans les Indes un marché susceptible d’absorber certains produits manufacturés de la métropole, ainsi que les préoccupations humanitaires entraînent plusieurs améliorations dans la vie de la colonie: travaux d’irrigation, mesures d’hygiène, plans d’urbanisme, développement des transports, création d’écoles.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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